Comprendre l’iconomie – Michel Volle

Cet article a pour but de proposer aux membres de notre institut une vue d’ensemble de nos réflexions sur l’iconomie.

Pour pouvoir comprendre l’économie numérique il faut adopter le point de vue selon lequel l’entreprise est, parmi les institutions, celle dont la mission est d’assurer l’interface entre la nature et la société : elle puise dans la nature des ressources que son action transforme en produits afin de procurer le bien-être matériel à la population.

Ce point de vue n’est pas celui des juristes, qui refusent de voir dans l’entreprise une institution, ni celui des capitalistes qui la considèrent comme une source de profit, ni celui des socialistes qui l’accusent d’exploiter la force de travail tout en lui demandant de créer des emplois. C’est plutôt celui des physiciens pour qui seules importent l’action et ses conséquences. Ce point de vue, très ample, permet de se libérer des idées acquises avant l’informatisation.

Je propose au lecteur de l’adopter, fût-ce à titre d’exercice et pour la durée de la lecture, et vais tenter de déployer sa fécondité.

L’iconomie est la représentation, ou modèle, d’une économie numérique qui serait par hypothèse parvenue à la pleine efficacité. Pour construire ce modèle il faut retenir ce qui caractérise fondamentalement l’économie numérique. En retour ce modèle indique les conditions nécessaires de l’efficacité, et cela permet de porter un diagnostic sur l’économie actuelle qui, certes, n’est pas pleinement efficace.

Notre représentation comporte les quatre parties présentées ci-dessous. La partie centrale, essentielle, décrit la transformation de la nature qu’a provoquée l’informatisation. Les trois autres parties en déploient les conséquences dans  le patrimoine, le management et l’ingénierie.

Nature[1]

L’informatisation a fait entrer l’économie dans un nouveau système technique que  Bertrand Gille a nommé « système technique contemporain ». Une évidence s’impose : la relation de l’entreprise avec la nature n’est plus ce qu’elle était avant l’informatisation. Si l’on nomme « nature » l’ensemble des ressources et obstacles que rencontre l’action, on peut dire que la nature a changé.

C’est là le fait fondamental sur lequel s’appuient notre analyse de l’économie numérique, puis le modèle de l’iconomie.

La science économique est née lors d’un autre changement de la nature, celui qu’a apporté la mécanisation, et celle-ci lui a dicté certains de ses principes. Pour ajuster ses principes à l’informatisation il lui faut renouer avec l’énergie de ses inventeurs : cela suppose que la science économique renoue avec leur démarche créatrice, au lieu de se contenter de répéter leur résultats.

Chacun des agents de l’entreprise est assisté par un ordinateur, interface vers une ressource informatique mondiale composée de documents, logiciels, mémoires et processeurs, et dotée d’ubiquité grâce à l’Internet.

Cette ubiquité a supprimé nombre des effets de la distance géographique : celle-ci n’existe pas sur l’Internet et ses effets sur le transport des biens ont été pratiquement annulés par la logistique des containers, elle-même informatisée.

La relation de l’entreprise avec la matière est par ailleurs transformée par l’automatisation des tâches répétitives : des robots s’activent dans les usines, le pilotage des avions est assisté par un pilote automatique, les tâches intellectuelles sont assistées par des moteurs de recherche et des « intelligences artificielles » (aides au diagnostic, traducteurs automatiques, assistants personnels, etc.) . Bénéficiant de la puissance des processeurs et des mémoires, cette automatisation permet des actions qui étaient impossibles avant l’informatisation.

Les tâches répétitives étant automatisées, la main d’œuvre qui occupait autrefois la part essentielle de l’emploi n’a plus de raison d’être : elle est remplacée par un cerveau d’œuvre, car l’entreprise demande à l’agent qui travaille devant son ordinateur d’user de discernement et de faire preuve d’initiative. Le cerveau des agents, que la main d’œuvre avait laissée en jachère, est contrairement à l’énergie d’origine fossile une ressource naturelle inépuisable car elle est renouvelée à chaque génération.

La conception des produits, l’ingénierie de leur production et, notamment, la conception et la programmation des automates, exigent une forte dépense : la fonction de coût des entreprises comporte donc un « coût fixe » élevé et par ailleurs le coût marginal est faible puisque la production est automatisée.

Outre la conception du produit le cerveau d’œuvre doit assumer les services que le produit comporte car chaque produit est un assemblage de biens et de services (conseil avant-vente, financement d’un prêt, formule tarifaire, information, maintenance, dépannage, replacement et recyclage en fin de durée de vie). Dans l’économie numérique, l’essentiel de l’emploi se trouve donc d’une part dans la conception, d’autre part dans les services. Le coût de production des services est un coût de dimensionnement, autre type de coût fixe qui s’additionne au coût de conception.

Dès lors la fonction de production est à rendement d’échelle croissant et il n’est plus possible de pratiquer la tarification au coût marginal, car elle ne permettrait pas de rémunérer le coût fixe. Cela renverse une des hypothèses sur lesquelles s’appuie la théorie néo-classique de l’équilibre général[2] : la physique de la production informatisée contraint à renoncer au modèle de l’économie mécanisée, où l’équilibre général s’appuyait sur le régime de la concurrence parfaite.

Dans l’économie numérique chaque branche obéit soit au régime du monopole naturel, soit à celui de la concurrence monopolistique. La concurrence monopolistique s’établit dans les branches dont

« On ne peut éviter le naufrage de la théorie de l’équilibre général qu’en supposant que pour la plupart des entreprises le régime du marché ne s’écarte pas beaucoup de la concurrence parfaite et que les prix ne s’écartent pas beaucoup du coût marginal de production en niveau comme en évolution » (John Hicks, Value and Capital, Oxford University Press, 1939, p. 84).

le produit est susceptible d’une différentiation qualitative, c’est-à-dire en fait dans la plupart des branches. Cette différenciation concerne les biens mais aussi et davantage les services que le produit comporte.

C’est un résultat fondamental. Il ne résulte pas d’une préférence ni d’un choix idéologique, mais d’une prise en compte de la réalité physique de la production.

Sous le régime de la concurrence monopolistique la stratégie de l’entreprise est alors de différencier son produit pour conquérir un monopole temporaire sur un segment des besoins mondiaux : cela provoque un flux d’innovation dont résulte une croissance qualitative, et cette croissance n’a pas de limite car on ne peut pas assigner de limite aux besoins en termes de qualité[3].

Nous avons tiré les conséquences physiques et pratiques de l’informatisation de l’action productive, nous en avons déduit certaines conséquences économiques mais il faut aller plus loin.

Nombreux sont cependant ceux qui voient encore dans la concurrence parfaite la recette unique de l’efficacité : dès qu’un nouveau produit est annoncé la commission européenne cherche à lui susciter des concurrents, ce qui décourage l’innovation (témoignage de Fabrice Tocco et Laurent Lafaye, cofondateurs de Dawex, lors de la réunion de l’institut de l’iconomie le 18 décembre 2017).

 

[1]Bertrand Gille, Histoire des techniques, Gallimard, coll. La Pléiade, 1978.

[2]« On ne peut éviter le naufrage de la théorie de l’équilibre général qu’en supposant que pour la plupart des entreprises le régime du marché ne s’écarte pas beaucoup de la concurrence parfaite et que les prix ne s’écartent pas beaucoup du coût marginal de production en niveau comme en évolution » (John Hicks, Value and Capital, Oxford University Press, 1939, p. 84). 

[3]Nombreux sont cependant ceux qui voient encore dans la concurrence parfaite la recette unique de l’efficacité : dès qu’un nouveau produit est annoncé la commission européenne cherche à lui susciter des concurrents, ce qui décourage l’innovation (témoignage de Fabrice Tocco et Laurent Lafaye, cofondateurs de Dawex, lors de la réunion de l’institut de l’iconomie le 18 décembre 2017).

[4] Pierre Olivier Beffy, Talkin’ ‘bout 20 generations, Exane Paribas, 2017.

Patrimoine[4]

Quand tout le coût de production se concentre dans le coût fixe initial l’essentiel du travail est consacré à la formation d’un capital fixe : le flux du « travail vivant » étant négligeable, le capital (« travail mort » accumulé) est le seul facteur de production.

L’économie numérique est donc hyper-capitalistique : le travail est principalement consacré à l’accumulation d’un patrimoine de l’entreprise. La compétence du cerveau d’œuvre elle-même est un patrimoine personnel que chaque agent accumule et entretient.

Le caractère hyper-capitalistique de l’économie a des conséquences. L’économie numérique est celle du risque maximum parce que le coût fixe est important et dépensé avant que le produit ne soit mis sur le marché. D’autre part cette économie est exposée à un risque de prédation, car rien n’est plus rentable pour un prédateur que de s’emparer d’un patrimoine mal protégé, et ce risque est aggravé par les armes qu’offre l’informatique : elle facilite l’abus de biens sociaux, la fraude fiscale, la corruption et le blanchiment.

En l’attente des recettes qu’apportera la vente de son produit l’entreprise doit financer le coût fixe : l’accès au crédit, aux fonds propres ou quasi-fonds propres (dont les « tokens ») est donc une nécessité vitale. Le cycle économique sera marqué, de façon plus forte encore qu’à d’autres époques, par la succession des épisodes d’endettement et de désendettement.

L’analyse de ce phénomène, associée à celle de la dynamique de l’informatisation, permet d’anticiper comme l’a fait Pierre Olivier Beffy l’évolution de l’économie numérique dans les prochaines décennies.

Management[5]

Il n’est pas possible d’organiser ni de gérer le cerveau comme dans l’économie mécanisée. L’entreprise numérique délègue en effet des responsabilités au cerveau d’œuvre : aux concepteurs,

qui font face à la nature physique ainsi qu’aux besoins qu’il s’agit d’anticiper ; aux personnes de la première ligne, qui produisent les services face aux clients.

L’entreprise numérique est un être psychosociologique car le cerveau humain ne peut être efficace que s’il se sait libre de penser, d’imaginer, de s’exprimer. L’entreprise doit donc déléguer à ses agents, contrairement aux principes de l’organisation hiérarchique, une légitimité (droit à la parole, droit à l’erreur) qui réponde aux responsabilités dont elle les charge.

Tandis que le cerveau d’œuvre travaille en symbiose avec la ressource informatique, qu’il perçoit à travers l’interface que lui offre le système d’information, l’efficacité de l’entreprise repose aussi sur la synergie des actions individuelles.

Avec la main d’œuvre, à qui l’entreprise de l’économie mécanisée ne demandait que d’exécuter les tâches prescrites par un encadrement, cette synergie a pu résulter d’une définition hiérarchique des tâches orientée vers l’efficacité, puis imposée par une discipline.

Avec le cerveau d’œuvre la hiérarchie n’a plus le monopole de la réflexion : la synergie des intelligences, condition nécessaire de la cohérence des actions et de leur efficacité d’ensemble, s’obtient par l’adhésion collective à une orientation commune, à des valeurs partagée. Le partage des valeurs est conditionné par l’exemplarité des entrepreneurs et des animateurs[6].

La symbiose qui forme le cerveau d’œuvre, ainsi que la synergie des cerveaux d’œuvre, sont conditionnées par une ingénierie qui sache articuler la technique informatique à toutes les autres techniques qu’exige l’action productive.

[5]Jean-Philippe Denis, Introduction au Hip-Hop Management, Éditions EMS, 2014.

[6]Chez Criteo et Talan le management a été remplacé par une négociation sur les objectifs et un coaching. Dans les DAO (Decentralized Autonomous Organization) le rôle de l’équipe se limite au design d’un projet en espérant qu’une communauté y adhérera, un « story telling » devant susciter l’adhésion : l’investissement porte sur l’ingénierie du projet, financière par l’émission de tokens et organisationnelle par les interfaces de collaboration.

Ingénierie

L’ingénierie de l’entreprise numérique conjugue donc une ingénierie proprement informatique, celle du « système d’information »et des automatismes, avec l’ingénierie physique qui s’applique aux matériaux que la production transforme. Il faut leur ajouter une « ingénierie d’affaires » car pour limiter les risques la production est le fait de plusieurs entreprises partenaires.

L’interface avec le système d’information doit présenter à chaque agent, à chaque instant, les documents et logiciels qui lui permettent d’agir face à la situation où il se trouve soit en donnant un avis, soit en lançant une action : ainsi se concrétise dans l’action la symbiose du cerveau humain et de la ressource informatique. Le couple qu’ils forment tire parti de la puissance des processeurs et de la richesse de la mémoire informatique pour obtenir une performance auparavant impossible.

Le partage du travail entre l’être humain et l’automate doit être défini selon ce que chacun des deux sait faire mieux que l’autre : à l’automate le travail répétitif, qu’il exécute avec rapidité et fiabilité ; à l’être humain les tâches qui exigent du discernement devant des cas particuliers complexes, de l’initiative devant l’imprévu, du jugement, de l’empathie, etc.

L’ingénierie de la matière (conception et construction des avions, automobiles, navires, réseaux, logistique, etc.) est soumise aux contraintes du rapport avec la nature physique tout en étant pénétrée par l’informatique : logiciels de simulation pour la conception des produits, automatisation et informatique embarquée pour leur fonctionnement. La physique des choses s’entrelace ainsi, de façon intime, avec la logique de la programmation et la physique des processeurs, mémoires et réseaux informatiques.

Pour pouvoir concevoir de tels systèmes, l’ingénierie a recours à des « modèles en couches » qui articulent diverses logiques usant chacune d’un protocole qui lui est propre, et communiquant entre elles par des interfaces.

La synergie des cerveaux d’œuvre mobilise les couches de l’ingénierie du système d’information : ingénierie sémantique pour le partage des concepts, ingénierie du processus de production pour l’organisation de la succession des tâches, ingénierie du contrôle pour la supervision de la production, ingénierie stratégique pour la relation entre l’informatisation et les priorités de l’entreprise, ingénierie d’affaires pour la formation et l’interopérabilité des partenariats.

Outre les entreprises, l’ingénierie concerne les nations. La concurrence monopolistique s’exerce en effet aussi à leur niveau selon un jeu stratégique qui interdit la naïveté : dans la « guerre économique » en cours chaque nation doit savoir tirer parti de l’informatisation pour conforter la qualité de ses produits sur le marché mondial et équilibrer sa balance des paiements.

Il ne suffit pas de s’émerveiller devant les start-ups, ni de suivre à répétition la mode qui enfle une bulle autour d’une technique, puis d’une autre.

Des infrastructures doivent être développées, des compétences doivent être formées, la créativité doit être encouragée et le savoir-faire protégé. L’innovation transformant sans cesse le monde, la politique économique ne peut pas se borner aux prescriptions du libre échange des produits et des capitaux : des positions devant être prises et maintenues dans les techniques fondamentales, l’État doit savoir défendre certaines entreprises comme si elles étaient autant de forteresses.

[7]Jean-Pierre Meinadier, Le métier d’intégration de système, Hermès, 2002.